Roland Kirckland

Semanassita

Photo : J.T Miquelot

« Damned ! » se dit Roland Kirckland en regardant la forêt équatoriale qui l’entourait. Allongé au bord de ce fleuve sombre et inquiétant, il essayait de se souvenir comment il était arrivé là : rien, le blackout total.

Il était perdu au milieu de nulle part, ses deux jambes étaient déchiquetées, il perdait beaucoup de sang et ne pouvait plus bouger, dans quelques minutes il allait rejoindre le Walhalla des grands reporters.

Il fouilla difficilement dans sa poche et trouva un petit sachet qui contenait quelques feuilles d’herbe séchée. La semanasita, l’herbe des chamans séminoles, l’herbe des initiés. Ça lui revenait maintenant : c’était sur ce sujet qu’il était parti enquêter il y a plusieurs mois. Parmi ses rares souvenirs confus, il revoyait encore son chef de rédaction lui dire en rigolant qu’il allait enfin l’avoir son prix Pulitzer.

D’après la légende, cette herbe donnait le pouvoir de connaitre l’avenir. Mais il existait un léger inconvénient, ceux qui la fumaient perdaient rapidement le sens de l’orientation puis les notions du temps et de l’espace avant de sombrer dans une étrange folie. Aucun reporter n’avait plus enquêté sur ce sujet depuis la disparition de plusieurs confrères qui avaient tenté l’expérience dans les années 60.

Roland avait déjà fait ses preuves dans les enquêtes en infiltration, mais là, il avait peut être été un peu loin en fumant régulièrement la mystérieuse semanasita.

Depuis des mois, il avait d’énormes trous noirs et il lui était arrivé plusieurs fois de se réveiller à des centaines de km de son domicile dans des endroits improbables et inattendus. En fait, à ce moment précis, il ne savait plus vraiment où il habitait. Le plus curieux étaient ces étranges tatouages indiens sur ses bras.

Il vérifia qu’il avait toujours sur lui le précieux disque dur waterproof qui contenait toutes les scènes incroyables qu’il avait filmées, aux confins de l’esprit humain et de la rationalité, la légende était vraie : voir le futur était possible.

Coincé sur ce ban de sable humide, sa seule chance de décrocher son Pulitzer serait qu’un bon samaritain retrouve son corps et envoie son reportage à une rédaction quelconque. Il y avait une chance sur mille que ça arrive, il fallait absolument qu’il sache. Il avait encore quelques feuilles de semanasita, du papier et son fidèle briquet Zippo. Il sourit en pensant qu’il allait avoir la chance de connaitre son avenir…post-mortem.

Bukowsky

Jean-François Lancelot

Prison

Jean-François Lancelot ne faisait pas le malin en traversant l’aile B de la prison de Mont de Marsan, il savait que l’endroit était dangereux, c’était le territoire de ces putains de latinistes.

Ces mecs étaient de vrais fous furieux, persuadés que la civilisation avait commencé avec l’empire romain, ils méprisaient toutes autre forme de culture, même s’ils avaient une sorte de complexe d’infériorité par rapport aux hellénistes qui tenaient le bloc E.

Ici vivait le pire de l’humanité : des agrégées de lettre, d’anciens écrivains à moitié cinglés, quelques philosophes perdus et on disait même que certains profs de droit avaient rejoint leurs rangs quand les adages en latin avaient été supprimés du code civil.

Ces types ne rigolaient pas, ils pouvaient vous balancer une ou deux remarques bien senties à la cantine et vous ridiculiser devant tout le monde. Pire, ils n’hésitaient pas à planquer les meilleurs bouquins à la bibliothèque. De vraies raclures, il faudrait s’en méfier.

Dans l’autre aile, ce n’était pas mieux, la fraternité germanique faisait la loi : une bande d’érudits incontrôlables qui ne blaguaient pas avec Hegel et Kant. En philo, ils étaient redoutables et engager une discussion avec eux était aussi risqué que de sauter d’un TGV en marche.

Ces types n’avaient aucunes limites, pas de règles, et après 3 heures de discussions infernales, ils n’hésitaient pas à vous balancer des arguments percutants sur la scission indépassable entre le sujet et l’objet. Ils étaient aussi intransigeants que des ayatollahs et croyaient dur comme fer à l’Absolu.

A l’autre extrémité du bâtiment, il faudrait compter avec les fanatiques de l’hébreu ancien. Alliés aux hellénistes, ils avaient pris le contrôle de l’endroit le plus stratégique de la prison : la bibliothèque. Ces chacals avaient leurs chaises réservées et gare à ceux qui l’oubliaient… Un malheureux shintoïste avait retrouvé son exemplaire préféré de Lao-Tseu tout griffonné avec des pages déchirées, il ne s’en était jamais vraiment remis.

Ils pensaient être les seuls à comprendre les textes de l’Ancien Testament et prenaient tout le monde de haut, leurs répliques étaient violentes et brutales.

Jean-François entra dans sa cellule, ses collègues n’avaient pas l’air commodes, ils avaient ce regard halluciné de ceux qui ont passés leur vie à lire les thèses universitaires les plus rebutantes. Il sourit intérieurement, on l’avait arrêté pour simple détention de revues littéraires sans intention de revendre, il allait bientôt quitter cet enfer.

Bukowsky